La prostitution au XIXe siècle

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« Le coup d’oeil sur l’histoire, le recul vers une période passée ou, comme aurait dit Racine, vers un pays éloigné, vous donne des perspectives sur votre époque, et vous permet d’y penser d’avantage, d’y voir d’avantage les problèmes qui sont les mêmes et, au contraire, les problèmes qui diffèrent ou les solutions ! » Marguerite Yourcenar

Le 24 juin dernier, Najat Vallaud-Belkacem, nouvelle ministre du droit des femmes du gouvernement de François Hollande, a déclaré que la « France doit se donner les moyens d’abolir la prostitution ». Cette déclaration s’inscrit dans une veine abolitionniste (l’abolitionnisme est un mouvement qui cherche à éliminer et à interdire totalement la prostitution) et laisse de nombreuses personnes dans le doute, voire l’inquiétude, notamment les « travailleurs du sexe » eux-mêmes. Pour comprendre toutes les implications de ce débat délicat et toujours d’actualité, malgré les siècles de législations évoluant sur le sujet, il me semble important de regarder un peu en arrière, notamment le XIXe siècle où d’âpres débats ont eu lieu sur le thème de la prostitution.

Najat Vallaud-BerlacemNajat Vallaud-Berlacem, la ministe des droits des femmes.

Pourquoi s’intéresser à la prostitution ?

Si la prostitution apparait comme un problème aussi épineux, ce n’est pas un hasard. On a souvent honte de l’aborder, ce n’est pas un thème de société dont on peut librement et facilement discuter. S’y intéresser, ce n’est pourtant pas traiter d’un « détail » de société. La prostitution, par le tabou qui l’entoure, révèle justement de nombreux blocages et silences sociaux autour de la sexualité, du corps, du rapport hommes/femmes et, au XIXe siècle, du mariage. A-t’on le droit de disposer de son corps et de le vendre à autrui ? La sexualité peut-elle se monnayer ? Peut-on choisir, sans contrainte financière ou physique, d’exercer ce métier ? Autant de questions qui restent sans réponses et qui viennent se loger sous ce qu’on nomme communément « le problème de la prostitution » et qui, pour certains travailleurs du STRASS, ne doit d’ailleurs pas être vu comme un problème.

L’état des lieux au début du XIXe siècle.

La vision de la prostituée.
Le début du XIXe siècle, jusqu’aux années 1860, est la grande période de triomphe de ce qu’on appelle le mouvement réglementariste. C’est un mouvement qui reconnaît la prostitution comme un « mal nécessaire », un outil nécessaire qui maintient un certain équilibre dans la société. Mais la seule façon, pour eux, de considérer la prostitution comme acceptable, c’est de la contenir dans des endroits clos, loin du regard des « honnêtes gens ». On a peur que la prostituée contamine par son vice le reste de la société, car une prostituée est considérée comme intrinsèquement mauvaise et perverse. Elle sert à dessiner la figure emblématique de la femme bourgeoise et intègre, respectable, qui serait son exact opposé. Ainsi, de nombreux médecins écrivent à cette époque des livres sur cette prétendue perversité intrinsèque et on peut lire, dans des ouvrages scientifiques, des affirmations telles que : les prostituées sont « une classe de femmes qui perpétuent parmi nous l’enfance de la race humaine… qui demeurent dans l’état primitif du non développement ». La prostituée est oisive, elle aime le désordre, la boisson, la gourmandise et le sexe, elle aime également le jeu et dépense beaucoup dans le superflu (par exemple des animaux de compagnie…). Pour finir, insulte suprême aux bonnes moeurs, la prostituée a un comportement sexuel « antinaturel », c’est-à-dire ayant des pratiques sexuelles anormales, notamment lorsqu’il s’agit de « tribades », c’est-à-dire deux filles ayant des relations sexuelles entre elles, sans homme.

l'apollonideImage extraite du film L’Apollonide de Bertrand Bonello qui se passe au début du XXe siècle. Très précis historiquement, magnifiquement joué et magistral visuellement : un excellent film à voir sur le sujet.

L’enfermement
Si la prostitution est tolérée, elle doit se restreindre à certains lieux clos et on veille à faire évoluer la prostituée uniquement dans ces lieux.
maison close

Une maison close.

La maison close est le premier lieu d’enfermement de la prostituée. Elle y reste en permanence sans pouvoir en sortir librement. Les dettes sont la première raison pour laquelle une fille entre en maison, mais toutes ne sont pas endettées et elles peuvent choisir cet endroit par sécurité, car il offre une assurance de revenu et des clients.
Il existe plusieurs types de maisons closes, très hiérarchisées. Les maisons de grand standing sont souvent celles qu’on voit dans les films, par exemple dans l’Apollonide, sorti récemment. Dans ces maisons de premières catégorie, réservées aux bourgeois, on trouve des robes et des décors somptueux et les pratiques qui y sont proposées, souvent extrêmes pour l’époque (sex-toys, saphisme, sodomie…). À l’inverse, les « lupanars », c’est-à-dire les bordels de bas étages, sont très bruyants et on y trouve des lits de paille souvent remplis de puces. Les filles y sont âgées, fardées avec des couleurs criardes et le public est majoritairement constitué de soldats et d’ouvriers.

Le deuxième lieu d’enfermement est l’hôpital. La prostituée doit passer régulièrement un contrôle médical qui se déroule dans la maison-même (pour éviter que les prostituées sortent). La syphilis est une réelle angoisse à l’époque et si une fille est contaminée, on la sort de la maison close pour la transférer dans un hôpital où elle est maintenue à l’écart de la population, même des autres vénériens « civils ». Dans ces hôpitaux, les conditions de vie des prostituées vénériennes sont proches de la détention (la nourriture y est infecte, un uniforme doit être porté, on y impose le travail forcé…). L’hôpital parisien pour les prostituées est d’ailleurs situé dans une aile de la prison de Saint-Lazare.

prostitués à saint lazare
Arrivage de filles publiques à la prison de Saint-Lazare.

La fille en maison close ne craint pas vraiment la prison. Ce troisième lieu d’enfermement est plutôt craint par les prostituées clandestines (nous reviendront sur leur existence plus tard). Mais les prostituées détenues sont séparées des autres prisonnières pour ne pas risquer que le vice intrinsèque des prostituées « contamine » les autres. Elles y sont encore plus mal traitées qu’en hôpital où elles n’ont droit qu’à une chemise par semaine, même en cas de menstruations, et onze heures de travail en silence par jour sont obligatoires.
Le seul échappatoire pour la prostituée est le refuge. Lieu où, en théorie, toutes les prostituées devraient se soigner et mettre fin à leur vie de débauche. On les y enferme et on les fait également travailler pour leur redonner un rythme et tenter de redresser leurs tares morales. Le paradoxe se situe dans le fait que les réglementaristes considèrent la prostitution comme nécessaire à la régulation sociale, or si toutes les prostituées venaient se faire soigner, il y aurait un problème qui se poserait assez rapidement…

Les « filles en carte » et les clandestines

Tenancière, prostituée et clientTenancière, prostituée et client.

Ne pouvant forcer toutes les prostituées à entrer en maison close, un système parallèle existe pour les prostituées souhaitant pratiquer leur métier « à l’air libre ». Ces « filles en carte », comme on les appelle, sont des filles qui se déclarent à la préfecture et on les inscrit sur un registre pour mieux les surveiller. Cependant, ces filles sont soumises à l’arbitraire des règlements de police. En effet, la prostitution est considérée comme un « problème de voie publique », ce qui ne relève donc pas d’une loi nationale et chaque préfecture est donc libre de faire et défaire des règlements librement. Cela crée une confusion évidente puisque certains comportements tolérés dans un quartier ne le seront pas dans un autre, et les arrestations sous de faux prétextes sont monnaie courante. Beaucoup de filles décident alors de ne plus se déclarer à la préfecture et de tenter de survivre dans l’illégalité. Un nombre de plus en plus important de clandestines apparait donc, ce qui remet en cause le projet de tolérance de la prostitution uniquement sous un contrôle strict de l’État.

L’évolution des moeurs

De nombreux bouleversements ont lieu dans les années 1870 qui modifient beaucoup le milieu prostitutionnel.
Tout d’abord, les grands travaux haussmannien détruisent un nombre important de maisons closes et de lupanars, forçant beaucoup de filles en maison à devenir des « filles en carte » ou, souvent, des clandestines. Les populations ouvrières sont, à cause de ces travaux, repoussées dans les banlieues de la ville, ne laissant ouvert dans le centre-ville presque que des maisons de première catégorie. Ces maisons sont poussées à proposer des pratiques de plus en plus extrêmes comme des orgies, des « monstres » (naines, défigurées…) pour concurrencer l’apparition des « clandestines ». Car c’est aussi à ce moment qu’on commence à se sensibiliser au destin des prostituées enfermées dans les maisons closes. L’insoumise, la clandestine, bénéficie alors d’une aura particulière auprès des hommes. Les clients ne recherchent plus la même chose qu’au début du XIXe siècle : en effet, en début de siècle, en raison du nombre d’hommes beaucoup plus important que celui des femmes, la relation avec la prostituée se limitait à un rapport sexuel brut. Mais, en 1870, ce déséquilibre entre le nombre d’hommes et de femmes en ville est résorbé et les rapports humains sont moins violents : on cherche plutôt une relation suivie avec une prostituée et non plus le plaisir sexuel brut. Les clients sont en quête d’une aventure qui se maintiendra dans le temps, avec un temps de séduction et une forme d’attachement affectif. Ce type de relation est plus aisé pour les clandestines, mais il existe aussi dans certains maisons closes, souvent d’un standing assez important. On le voit aussi très bien dans le film l’Apollonide, que j’ai déjà évoqué. Certains hommes très épris rachètent parfois – très rarement cependant – les dettes de sa résidente favorite, lui rendant ainsi sa liberté.

les filles de noce

Probablement LE livre d’histoire sur le sujet, une étude de 600 pages de la prostitution avec une plume très facile à lire, Alain Corbin traite le sujet en profondeur et avec beaucoup de finesse.

Le type de relation à la prostituée évoluant, les formes de la prostitution aussi évoluent : les « filles de café » apparaissent. Auparavant réservé aux hommes, les femmes remplacent les hommes dans le métier de serveur. Elles se laissent séduire et passent la nuit avec le client. Dans ce type de prostitution, la séduction est le nerf conducteur : la fille se vend toujours, mais elle doit jouer le jeu et ainsi la relation à l’argent est plus effacée. En parallèle, les « maisons de séductions » naissent. Ce sont des sorte de maisons closes, mais ouvertes où les filles y viennent juste « faire leur affaire » et sont libres d’aller et venir. L’intérêt de ces maisons de séductions c’est qu’on y trouve parfois simplement des femmes de bourgeois, venues par du bouche à oreille et se laissent tenter par un rendez-vous dans ce type de maison.

L’Abolitionnisme au XIXe siècle

C’est dans les années 1870 que les discours abolitionnistes prennent de l’importance. Le premier type de mouvement abolitionniste est religieux, conduit par des protestants anglais ainsi que genevois et mené en premier lieu par Joséphine Butler. Elle veut la fin des mesures réglementaristes, mais également une interdiction totale de la prostitution au nom de deux grands principes : la lutte contre l’esclavage féminin et la lutte contre le libertinage des hommes, au nom de la liberté pour les unes et de la moralité pour les autres. Ils se refusent à voir la prostitution comme « normale ».
Il existe aussi un mouvement d’extrême gauche qui se bat au nom de la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 qui veut pouvoir protéger les prostituées contre la loi arbitraire des préfectures de police. Ils refusent que la loi intervienne dans la sexualité des citoyens et ils estiment que la prostitution peut exister dans un cadre privé au nom de la liberté de disposer de son propre corps.

Joséphine Butler
Joséphine Butler.

La fin du système

Face aux abolitionnistes, les médecins et les parlementaires (souvent clients des prostituées, donc refusant de légiférer sur la question) agitent la peur des maladies vénériennes comme la syphilis et imposent l’enfermement et la surveillance étroite de la prostituée comme une nécessité d’hygiène publique. Mais on humanise le traitement des prostituées dans les hôpitaux de manière générale (à l’exception cependant notable de l’infirmerie-prison de Saint-Lazare).

Le XXe siècle sera héritier de ces débats. Le premier sera le siècle du combat pour une réhabilitation sociale de la prostituée, contre les stigmates qu’on lui impose : on veut normaliser sa figure. Des femmes comme Grisélidis Réal vont mener le combat au point d’occuper la Chapelle du Saint Bernard à Paris en 1973.
Aujourd’hui, le débat sur la prostitution n’est pas clos, surtout après la politique de répression imposée par les lois de 2003 poussant les prostituées à se cacher de plus en plus, et, selon le syndicat des travailleurs sexuels (le STRASS), dégradant nettement les conditions d’exercice des prostituées. Mais d’autres questions sont également sur le tapis comme la demande de personnes handicapées au droit à une assistance sexuelle… Cela questionne la limite entre sexualité et prostitution, et surtout, plus globalement, le droit de l’État à intervenir dans la sexualité de ses citoyens. Doit-il intervenir ? Jusqu’où ? Comment ? Et la prostituée, est-elle forcément une victime ? A-t-on le droit de vendre son corps ? À vous de vous faire votre propre avis et de répondre dans les commentaires !

Grisélidis Réal
Grisélidis Réal, prostituée suisse militante pour la normalisation du statut de prostituée.

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Caesonia

Belle gosse, fleuriste et génie à ses heures perdues.

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Comments
  1. Poireau

    7 / 27 / 2012 19:48

    Passionnant ! Ca apporte un autre regard sur la prostitution… Bien qu’on sente un peu ton avis sur la question.

    Je ne sais pas si la prostituée est forcément une victime, et je pense illusoire de vouloir totalement « abolir » la prostitution comme on abolit la peine de mort – la peine de mort est un acte posé par l’Etat qu’il suffit de rayer – en théorie – du Code, la prostitution est un sujet bien plus délicat puisqu’elle touche à la liberté même des prostituées…
    Cela dit, je ne suis absolument pas favorable au point de vue qui consiste à dire « c’est leur corps, elles font ce qu’elles veulent ». J’ai tendance à préférer voir l’homme comme une fin en soi, et non un moyen, et j’ai l’impression qu’il s’agit beaucoup trop d’une véritable utilisation de la personne.

    A quand l’article sur l’évolution de la prostitution au XXème siècle ? :p

    Reply

  2. Pattenrond

    7 / 30 / 2012 18:18

    J’ai adoré cet article. J’ai aussi beaucoup aimé le film dont il est question dans cet article, je le recommande vivement.

    Je ne comprend pas en quoi interdire la prostitution serait un bien pour la société. Je crois, peut être naïvement qu’elle aide à réduire le nombre de crimes sexuels.

    Je pense aussi que c’est un choix (plus ou moins forcé par le destin, mais un choix) que fait la personne. Du moment qu’une prostituée ne devient pas esclave d’un quelconque employeur, je ne vois pas le mal.

    Ce qui me dérange le plus avec la prostitution, c’est que nombre de femmes (et d’homme?) se retrouve sans defence dans la rue, à suivre des étrangers. Je trouve beaucoup plus sécurisant le système des maisons closes, bien sur il faudrait changer le système des gestions car de ce que j’ai pu comprendre une fois que l’on rentrait dans ce genre de maison on ne pouvait plus en sortir. Néanmoins des maisons closes, surveillées, avec des règlements strictes, une bonne hygiène serait surement plus bénéfique pour les prostituées qu’une loi visant à abolir leur profession (qui se fera alors encore plus clandestinement et qui les mettra encore plus en danger).

    Je pense aussi que certaines personne n’ont pas été forcées de faire ce métier, que c’est leur libre arbitre, qu’elles ne font aucun mal à la société et que du coup je ne comprend pas que ce soit interdit.

    Interdire pour protéger, sinon je ne comprend pas.

    J’ai surement un point de vue très naïfs mais voilà.

    En tout cas j’ai vraiment apprécié cet article, et je compte bien élargir mes connaissances en la matière. J’espère que l’on pourra lire à nouveau des articles de ce genre, mêlant histoire et fait de société.

    Reply

  3. Caesonia

    8 / 26 / 2012 20:26

    Merci à vous deux pour vos commentaires pertinents !

    Voici un article plus actuel que je trouve intéressant :
    http://www.slate.fr/tribune/60175/abolition-prostitution-feminisme

    Reply

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